Légende de Taliésinn

Légende de Taliésinn – Légende celtique Wales

Dans les temps anciens, le roi Gwyddno régnait à Gwynned, non loin de la baie d’Aberistwith, au pays de Galles. Il avait un fils nommé Elfinn, chétif d’apparence, timide et renfermé de caractère. Ne sachant qu’en faire, son père lui donna une pêcherie à exploiter comme à un simple fermier. Quand Elfinn s’y rendit pour la première fois, il vit flotter contre l’écluse un objet qui lui sembla une outre. En s’approchant, il aperçut que l’outre était un panier d’osier recouvert de peau. Il pria l’éclusier d’en ôter le couvercle. Et voici, dans le panier dormait un bel enfant, De quelle rive venue ? Qui donc l’avait ainsi exposé sur les flots ?
Personne ne l’a jamais su. Ainsi l’âme s’endort sur le, vaste océan’ du sommeil et de la mort pour s’en aller d’un monde à l’autre et s’éveiller on ne sait où. L’enfant ouvrit les yeux et tendit ses petits bras vers son sauveur. Une lumière presque surnaturelle émanait de son regard profond et de son superbe front blanc.
« Oh Tal-Iésinn! » s’écria l’éclusier ce qui veut dire en celtique : Quel front rayonnant.
« Qu’il s’appelle donc Taliésinn, Front de Lumière » répondit Elfinn.
« Ce fils de roi restera toujours malheureux », dit l’éclusier. « La malchance plane sur lui. Là où d’autres auraient péché deux cents saumons, il n’a péché qu’un enfant trouvé! »

Cependant Elfinn prit l’enfant dans ses bras, monta à cheval et le mit au pas pour ne pas secouer. Son cher fardeau. Jamais il n’avait éprouvé un pareil bonheur, jamais il n’avait aimé un être humain comme cet enfant dont le regard pénétrant le sondait et semblait lire dans toutes ses pensées. Ce regard disait :
« Mon Elfinn, ne sois plus triste. Personne ne te connaît, mais moi je te connais depuis longtemps et je te consolerai. Des mers et des montagnes et des rivières profondes, Dieu apporte la santé aux hommes fortunés. Quoique je sois petit, je suis hautement doté. Sois béni pour ton bon cœur, le bonheur te viendra par moi. Car je t’apporte dans mes yeux les merveilles d’un monde lointain. »

Elfinn confia l’enfant à ses amis les bardes pour qu’il devînt barde à son tour. A peine sut il parler, que Taliésinn étonna ses maîtres par son intelligence. Il paraissait savoir tout ce qu’on lui enseignait et bien plus encore. Rien dans la science de la nature et dans la science des événements humains ne l’étonnait parce qu’il avait en lui la conscience innée des choses éternelles. Ce qui change toujours ne s’explique que par ce qui ne change jamais. A quinze ans, la sagesse druidique et chrétienne coulait de ses lèvres. A vingt ans, Taliésinn était devenu le maître de ses instructeurs, il lisait dans le passé et prédisait l’avenir.

Un soir le prince héritier et son barde étaient assis ensemble sur une montagne. Les vagues invisibles qui se brisaient à leurs pieds faisaient dans le vent une faible musique entrecoupée de soupirs. Elfinn, plus triste que d’habitude, dit à Taliésinn après un long silence :
« Pourquoi suis-je seul et misérable, quoique fils d’un roi puissant ? Pourquoi ne puis-je trouver de joie et de consolation qu’auprès de toi ?»
Taliésinn se leva et montrant du doigt le ciel où tremblaient quelques étoiles :
« Tu ne sais pas qui je suis ; tu ne sais pas d’où je viens mais je viens de très loin, un jour tu le sauras. »
« Alors, pourquoi es-tu venu ? »
« Mon doux maître, je suis venu sur la terre pour t’enseigner la consolation. »
« Comment me l’enseigneras-tu ? »
« Je te ferai trouver ta propre âme. »
« Comment la trouverai-je ? »
« Par l’amour. »
« Elfinn je sais ce qui a été et ce qui doit advenir. Par la mer je suis venu par la montagne je m’en irai ». Et les yeux du barde adolescent brillaient d’un tel éclat, dans le crépuscule, qu’Elfinn l’écoutait plein d’admiration.

A quelque temps de là, Elfinn aima et épousa Fahelmona, fille du roi de Gwalior. Le cœur de la jeune femme était capricieux et changeant comme la mer. Elfinn adorait sa femme, mais comme il était gauche, qu’il manquait d’éloquence et de beauté, le cœur de Fahelmona restait indifférent à ce grand amour. Cependant Taliésinn connaissait l’âme de son maître, il devinait celle de la jeune femme. Il excitait celle-là à l’espérance, celle-ci à la tendresse par le son de sa harpe et le charme de sa voix. Il lui disait :
« Oh Fahelmona, tu te crois savante parce que ton esprit est prompt, mais tu ne sais rien toute-puissante parce que tu es belle, mais tu ne possèdes qu’un faible pouvoir. Depuis qu’il t’a vue, l’âme d’Elfinn s’en-est allée en tourbillonnant, et ce fils de roi paraît un pauvre esclave. Toute sa tristesse est plus puissante que ta joie, et il y a en lui une force qui te vaincra. Car l’Amour seul est Roi ».
Fahelmona répondit d’un ton railleur et enjoué :
« Pour me vaincre, au moins devrait-il être aussi éloquent que son barde »
« Il le sera » répliqua Taliésinn.

Bientôt après, Elfinn se trouvait loin de sa femme, à la cour de Maëlgoun, où son père l’avait envoyé. Le roi Maëlgoun était orgueilleux, tyrannique et hautain. Un jour, devant toute la cour, il se mit à vanter la reine, son épouse, affirmant qu’il n’y avait point au monde de femme qui eût autant de beauté, de grâce et de vertu.
Elfinri se leva et dit :
« Un roi ne devrait lutter qu’avec un roi, mais j’affirme que pour ces trois choses ma femme Fahelmona est au moins l’égale de la reine. Vous pouvez en faire l’épreuve. »
Irrité de ce défi audacieux, Maëlgoun fit jeter Elfinn en prison et ordonna à son fils Matholvik de se rendre auprès de Fahelmona pour tenter de la séduire.

Quand le fils de Maëlgoun vint la trouver, Fahelmona, exaspérée pas sa longue solitude se rongeait d’ennui et de mauvaises pensées. Elle reçut avec de grands signes de joie le prétendu messager de son époux et le fit asseoir à côté d’elle. Cependant, quand Matholvik dans un discours tortueux, tissé de mensonges et de flatteries, conta qu’Elfinn était devenu infidèle à sa femme et qu’il la répudiait pour épouser la propre sœur de Matholvik, Fahelmona devint pâle de colère et s’écria toute frémissante :
« Je savais qu’il était faible et lâche ! Pourquoi l’ai-je épousé ? »

A ce moment, la harpe que Taliésinn avait suspendue dans la chambre pour veiller sur la femme de son maître, poussa un long gémissement. Une corde haute se rompit, et dans le cri de la corde, la femme d’Elfinn entendit deux fois son propre nom : Fahelmona ! comme si son bien-aimé l’appelait d’un cri de détresse. Elle en eut une telle douleur et un tel effroi qu’elle perdit connaissance.
Matholvik profita de son évanouissement pour couper une longue boucle de ses cheveux bruns et s’enfuit.

Quand Fahelmona reprit ses sens, Taliésinn était devant elle :
« Pourquoi, dit le jeune barde, as-tu cru ce menteur ? Pourquoi as-tu trahi l’âme royale d’Elfinn mon maître ? Personne n’est plus doux, plus grand, plus fort que lui. Tu n’as pas connu son cœur, parce qu’il est silencieux et ne sait qu’aimer. Elfinn, en ce moment, est en prison pour toi ; Elfinn va périr pour ton honneur ! »
« Prouve-moi donc qu’il ne m’a pas répudiée comme un lâche ! » dit Fahelmona, affolée et partagée entre deux sentiments contraires.
« Viens avec moi », dit Taliésinn, « et tu verras, le temps presse ».
Ils montèrent sur deux chevaux et partirent au galop.

Le château du roi Maëlgoun ‘était situé, comme au fond d’un précipice, dans une vallée étroite, environnée de montagnes hautes et sauvages. Au moment où Taliésinn et la princesse entraient dans la salle, le roi siégeait sur son trône entouré de ses bardes et de ses chevaliers.
Justement on amenait Elfinn chargé de chaînes, et Matholvik lui montrait la boucle de cheveux de Fahelmona en accusant celle-ci d’infidélité.
« Par Dieu, tu mens » dit Elfinn, « tu l’as volée par traîtrise. Je sais que l’âme de Fahelmona est aussi pure que la lumière du ciel. Qu’on m’ôte ces chaînes, qu’on me rende mon épée, et je te le prouverai par les armes »

En parlant ainsi, Elfinn était devenu beau comme le jour ses yeux luisaient comme des torches. Il parut à Fahelmona qu’elle le voyait pour la première fois. Son cœur battait à tout rompre. Elle voulut s’élancer du coin obscur où ils se tenaient cachés. Taliésinn la retint. Elfinn tua Matholvik dans le combat. Hors de lui, le roi Maëlgoun cria à ses hommes de saisir le vainqueur et de lui trancher la tête. Alors Taliésinn s’avança :
« Tu ne tueras pas mon maître. Ton fils est mort justement pour avoir calomnié cette femme. La boucle a été dérobée à son sommeil. Cette femme est fidèle et sans tache j’en suis témoin. »
Fahelmona se jeta aux pieds d’Elfinn en s’écriant :
« Je ne te connaissais pas mais Taliésinn m’a montré qui tu étais, il a réveillé mon âme par la douleur ! Il m’a menée ici, et je t’ai vu dans toute ta beauté. Maintenant que le roi tranche ma tête car j’avais douté de toi. De mon sang rouge mon âme sortira blanche comme une colombe. Car maintenant je t’aime ! »
« Alors gloire à Taliésinn », dit Elfinn, « il m’avait promis qu’un jour tu m’aimerais. »

Maëlgoun voulut faire saisir le couple triomphant, mais une trombe furieuse s’engouffra dans la salle on crut que le château allait crouler, et tout le monde resta cloué sur place.
« Parce que tu n’as cru qu’à la force et au mensonge », dit Taliésinn, « rien ne survivra de ton château et de ta race, que ma harpe ». Et il jeta sa harpe au milieu de la salle. Ils restèrent tous atterrés. Car la tempête augmentait et mugissait comme une cataracte.

Et Taliésinn sortit, suivi du couple fortuné, qui, dans l’éblouissement d’un revoir plus merveilleux qu’une première rencontre, n’avait rien entendu de la tempête.

Cependant, comme ils gravissaient la montagne, le vent et la pluie cessèrent, la pleine lune, sortant derrière deux cimes pointues, vint planer au zénith et versa sur les amants sa silencieuse incantation. Ils montaient, attirés par sa lumière, dans la magie d’une nuit de printemps et se regardaient comme transfigurés. Leurs yeux s’étaient agrandis leurs âmes, devenues transparentes sur leurs visages, se pénétraient et s’enivraient l’une de l’autre.
« À Sens-tu », disait-il, « sens-tu, ô Fahelmona les parfums de la lande. Ce sont les effluves de ton amour qui m’enveloppent ».
« Regarde » disait-elle, « ô Elfinn, regarde l’astre d’argent qui m’attire à lui ! c’est ton regard qui boit mon âme ! »
Chaque parole était une caresse, chaque regard une pensée, chaque baiser une longue musique. Ils montaient comme s’ils avaient des ailes ils montaient comme portés par le vent. Mais ils ne pouvaient atteindre Taliésinn au front radieux, qui marchait en avant et dont la taille paraissait grandir à mesure qu’il montait. Quand ils furent parvenus à mi-côte, ils lui crièrent :
« Arrête », Taliésinn, « nous ne pouvons te suivre, arrête, barde merveilleux, qui nous as fait renaître, et reçois l’encens du bonheur qui est ton œuvre ».
Taliésinn se retourna. Sa haute figure sortait à distance d’une mer de fougères éclairées par la lune. Les deux amants restèrent stupéfaits, car, à la place du jeune barde gallois, ils virent un homme majestueux, en longue robe de lin, la tête protégée d’une coiffe blanche qui retombait sur ses épaules, le front ceint d’un serpent d’or comme un prêtre d’Egypte, et tenant la, main le sceptre d’Hermès, le caducée. Il dit simplement :
« Suivez-moi » et continua sa route. Un peu plus loin, les deux époux hors d’haleine crièrent de nouveau :
« Taliésinn où veux-tu nous conduire ? »
Le guide mystérieux, debout sur un rocher, se retourna. Il avait pris l’aspect d’un prophète hébreu, deux légers rayons sortaient de son front. Il leva la main et dit :
« Suivez-moi jusqu’au sommet. »
Quand ils furent sur la cime, le barde prophète leur apparut sous les traits d’un druide centenaire. Son front chauve était couronné de lierre et de verveine, ses rares touffes de cheveux flottaient au vent il était plus vieux que les vieux chênes.
Saisis de respect et de crainte, Elfinn et Fahelmona tombèrent à genoux devant lui et dirent :
« Oh maître, notre guide, qui donc es-tu, esprit mystérieux, et que veux-tu de nous ? »
Taliésinn leur répondit :
« Vous ne pouviez savoir mes noms anciens, ni mon origine. Mais vous m’avez aimé, vous m’avez suivi, ce qui est la vraie connaissance. Maintenant, avant de vous quitter, je vous dirai qui je suis. Je suis un messager de la sagesse divine qui se cache sous de nombreux voiles dans le tumulte des nations. D’âge en âge, nous renaissons et nous redisons l’antique vérité avec un verbe nouveau.
Rarement on nous devine, plus rarement on nous honore, mais nous faisons notre œuvre. Toutes les sciences du monde sont rassemblées dans la sagesse dont nous portons les rayons. Je sais par la méditation que je suis né plus d’une fois. J’ai été du temps d’Énoch et d’Élie, j’ai été du temps du Christ, et j’ai reçu mes ailes du génie de la croix splendide. La dernière fois que j’ai paru sur la terre, je fus le dernier des druides, le barde-roi, le grand Taliésinn. Cette fois-ci, je n’ai fait qu’y passer pour vous donnez mes enseignements et vous révéler l’un à l’autre, ô Elfinn et Fahelmona ».
« Alors qui donc es-tu, toi qui d’âge en âge changes de verbe et de figure ? »
« Je suis un mage.  Qu’est-ce qu’un mage ? Celui qui possède le savoir, le vouloir et le pouvoir. Par ces trois forces réunies, il commande aux éléments il fait plus encore, il maîtrise les âmes. Mais beaucoup se sont donnés pour mages et se donneront pour tels qui ne le sont pas ».
« A quel signe les vrais mages se reconnaissent-ils ? »
« Le vrai mage n’est ni celui qui change le plomb en or, qui appelle l’orage ou qui évoque les esprits. Car toutes ces choses peuvent se tramer par feintise et mirage et l’enfer les imite. Le vrai mage est celui qui a le don de voir les âmes cachées dans les corps et de les faire éclore. Les faire éclore, c’est les recréer, les recréer, c’est les rendre à elles-mêmes, à leur essence primitive, à leur génie divin, comme disaient nos aïeux les druides. Le vrai mage est celui qui sait aimer les âmes pour elle-même et rassembler celles qui sont destinées l’une à l’autre par une chaîne de diamant, par cet amour qui est plus fort que la mort. C’est ce que j’ai fait pour vous. Et maintenant adieu. »
Tu veux nous quitter ? »
« Il le faut. Par la mer je suis venu par la montagne je m’en irai. Ma patrie est où sont les étoiles d’été. Mais je vous laisse un souvenir. Regardez derrière vous ! »

Elfinn et Fahelmona regardèrent dans l’abîme vaporeux et eurent un nouvel étonnement plus grand que tous les autres. La vallée d’où ils sortaient était comblée tout entière par les eaux. A la place du, château de Maëlgoun, baignant la montagne à mi-côte, s’étendait un lac profond et immobile. A sa surface, comme une aile tombée des épaulés d’un ange, nageait une harpe d’argent. Les cordes rayaient l’eau noire de fils lumineux et dans le ciel, une étoile brillante comme un aimant de lumière semblait attirer la harpe par ses fulgurations magiques.
« Vois-tu ? C’est la harpe de Taliésinn. » s’écrièrent les deux amants penchés sur le gouffre.
Une voix dit derrière eux :
« Elle est à vous ! Sauvez-la »
Ils se retournèrent, cherchant le maître. Mais Taliésinn avait disparu. La cime était déserte, et les amants restèrent seuls sous le ciel étoilé…

Sources: Les grandes légendes de France : les légendes de l’Alsace, la grande Chartreuse, le Mont Saint-Michel et son histoire, les légendes de la Bretagne et le génie celtique / Edouard Schuré (1841-1929) – Éditeur : Perrin (Paris) – Date d’édition : 1908

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