L’Égoisme

Premier Prix, d’un concours poétique organisé en 1861 par “La Tribune lyrique populaire”.

L’ÉGOÏSME,

Un vice affreux te dégrade et te souille,
Société, reine au maintien si fier!
A ton sein même il mord comme la rouille
Qui lentement ronge et détruit le fer.
Repousse-le! repousse l’Egoïsme,
Monstre conçu par l’envie et l’orgueil,
Sinon, croyance, honneur, patriotisme
Vont avec toi se briser sur l’écueil.

La fleur du bien par son souffle est ternie! —
Au prisme obscur de ses instincts pervers
La charité n’est qu’une duperie,
L’enthousiasme est un fâcheux travers,
Le dévoûment, les nobles sacrifices
Vains préjugés! valeurs qui n’ont point cours.! –
Il met en lui ses plus chères délices,
Et jouir seul—est le but de ses jours.

Protée infâme, — au gré de son caprice,
Athée ou bien charlatant de la foi,
Tout bas il nargue et morale et justice: –
Son intérêt. c’est son dogme et sa loi!
Riche et puissant, il s’indigne et s’irrite
De l’opulence et du bonheur d’autrui;
Et rendre hommage aux talents, au mérite,
Dans son idée est un vol envers lui.

De ses flatteurs veut-il grossir la liste…?
Exploitant tout, idéal et beaux-arts,
Sur l’écrivain, le poète et l’artiste
Parfois il daigne arrêter ses regards ;
Mais le malheur, l’indigence au teint blême
N’espéreront ni faveurs ni soutien
De ce Narcisse amoureux de lui-même,
Aident au vice, eunuque pour le bien.

Mortels que sa voix immonde
Entraîne à de faux plaisirs, —
A part vous créant un monde,
Votre pensée inféconde
S’épuise en sombres désirs;
Solitaires et moroses,
Vous désertez les chemins
Du progrès, — des grandes choses,
Et pour vous sont lettres-closes
Tous les sentiments humains.

Un peuple dont ce vampire
Ainsi dessèche le coeur, –
Pour la douleur qui soupire,
Pour tout généreux martyre
N’a plus qu’un accent moqueur;
Dans son délire, ô nature,
Contre tes lois révolté,
A Dieu même il fait injure
Quand sa conscience abjure
La sainte fraternité.

Le travail, — profond mystère, —
Pour les uns pénible loi,
Pour d’autres plaisir austère,
Et qui de toute la terre
Rendit l’homme maître et roi;
Le travail, qui nous console,
Perd tout prestige à mes yeux
Si, changeant son divin rôle,
Il devient un monopole,
Un calcul ambitieux.

Que ton or, âme blasée,
Toujours sans fruit répandu,
Tombe, fertile rosée,
Sur la vertu méprisée,
Sur le savoir méconnu!.
Ah! trop souvent sa puissance
Troublant les sens, la raison
De la fragile innocence,
Porte au loin de la licence
Le pernicieux poison!

Et maintenant comprenez-vous la haine
Qui sourdement couve dans les esprits?
Comprenez-vous la menace hautaine,
Folle réponse à d’injustes mépris?
Comprenez-vous d’où naît la jalousie
Qui se consume en insultants propos..? –
Un peu d’amour, un peu de poésie
Pourrait si bien unir tous les drapeaux…!

Si la discorde au foyer domestique
Brandit sa torche, — infernale clarté! –
C’est que le luxe et sa suite cynique
T’en ont fait fuir, chaste simplicité!
La vanité, la fièvre de paraître,
De provoquer de flatteuses clameurs,
D’éclabousser et de poser en maître
Ont vicié la famille et nos moeurs.

« Chacun pour soi!» désolante devise!
Germe fatal qu’un impie a semé!
A petit bruit il énerve et divise
Le noeud moral par Dieu même formé!
Vienne à sonner le tocsin des alarmes.
L’homme sur soi faisant de vains retours,
Tremblant et seul, — pour ses cris et ses larmes
Ne trouvera que des coeurs froids et sourds.

Tels sont les maux que l’Egoïsme enfante;
Et si la guerre, hélas! a dans tes flancs,
Société, répandu l’épouvante,
Accuse-le de tes discords sanglants; –
Accuse-le de la lourde atonie
Qui de ton vol paralyse l’essor:
Car l’union c’est la force et la vie,
L’isolement, le marasme et la mort.

 Amédée de Roussillac.

 Sources: Union intellectuelle de Paris et de la province. La Tribune lyrique populaire. 1861. – Editeur(s) Macon, Au Bureau de la Revue – Rue Philibert-Laguiche, 51 – 1861

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