Le roi Tarquin et la Sibylle

L’an, depuis Romulus et Remus, cent quarante,
Jetant sur les Sept-Monts son ombre conquérante,
Semant, avec le glaive, ou la paix ou l’effroi,
Rome était déjà Reine et Tarquin était roi.

Pour couronner la Ville et la garder fidèle,
Tarquin, dans le roc vif, taillait sa citadelle,
Temple éternel des dieux et du peuple romain;
Or, comme, au sol creusé, parut un crâne humain,
De la force, qui voit et veut, siège et symbole,
Ce temple, ou ce palais, s’appela Capitole :
Et Tarquin sur ses murs traça d’un doigt hardi
Trois mots mystérieux : Roma caput mundi.

Les murs sous le ciel bleu montaient ;
t les tours blanches, des peuples écrasés défiaient les revanches.
Souvent le soir, après le combat ou le jeu,
Tarquin venait les voir monter dans le ciel bleu.

Un soir, il gravissait cette pente de gloire.
Traîné par quatre boeufs au joug d’or et d’ivoire,
Sur tous les fronts courbés dressant un front hautain,
Quand, au brusque détour qui mène au Palatin,
Une femme saisit le joug et crie :
— “ Ecoute” !
— “Qui donc m’arrête ?”…
— “Un grain de sable sur ta route”.
— “Tu veux?”…
— “Je veux l’honneur de ton Peuple romain”.
— “Bien, femme; et que tiens-tu dans ta main?”
— “Dans ma main,… Tes Destins et les siens“.
— Ah! ton nom?
— „La Sibylle

Et près du char royal, impassible, immobile,
Livrant au vent du soir ses longs cheveux d’argent,
La Sibylle attendait.
— “Mon message est urgent; Les volontés d’en haut sont là.
— Tu me les offres?
— “Oui; mais pour les payer, Tarquin, ouvre tes coffres.
Voici sur trois rouleaux quinze siècles vivants.”
— “Donne tes parchemins.”
— “Non pas; roi, je les vends.”
— Donne, ou je les prendrai, femme; je suis le maître.
— „Achète l’avenir, si tu le veux connaître.“
— „Combien?“
— „Au poids de l’or
— „Jamais“

De ses deux mains, La Sibylle froissa l’un des trois parchemins,
le déchira, jeta les lambeaux dans l’espace, Et dit :
— “L’heure du ciel est un éclair qui passe. Roi, hâte-toi : le temps est cher

Tarquin bondit, Il se leva, tira son glaive et le brandit :
“Tes livres !“
— “Les voilà tous deux; sois sans colère,
Mais à leur prix, ô roi, mesure mon salaire

— “Combien?”
Double poids d’or; l’avenir vaut bien plus
— “Double poids d’or. C’est trop de discours superflus! Obéis“
— „J’obéis; mais au ciel qui commande
— „Il faut que je les prenne…“
— „Il faut que je les vende“

Et Tarquin s’irritait; il étendit les bras;
« De force ou de bon gré, cède!…
— “Quand tu voudras, Double poids d’or
— “Jamais”
— “Ta volonté soit faite.
Pour savoir tes Destins cherche un autre prophète.
es yeux ne liront pas mon second parchemin

Et les lambeaux tombaient dans la boue, au chemin.
— “Epargne le troisième, implacable prêtresse”, Cria Tarquin.
— “Achète, ô roi, s’il t’intéresse”.
— Je paierai son poids d’or.
— “Bien; mais, ô roi puissant,
Ce livre m’a coûté des larmes et du sang;
C’est mon poids d’or à moi que j’exige et réclame,
Sinon, ce qui l’aura, c’est le fleuve ou la flamme

Tarquin pencha la tète; et d’un ton suppliant :
— “Je ne menace plus; je me fais ton client;
Moi, l’héritier d’Ancus, le vainqueur de Nomente,
Je daigne te prier, moi, ton roi; sois clémente :
J’ai pour toi des honneurs…“
— “As-tu de l’or aussi?”
— Non.
— “Je garde mon livre.
Et maintenant voici , Puisque, tout roi qu’il est,
Tarquin n’est qu’un pauvre homme,
Je te dirai, pour rien, quelques destins de Rome:
Un jour, dans un pays inconnu, méprisé,
Que les Romains auront, en passant, écrasé,
Par delà l’océan qui mugit sur ces côtes,
Plus loin que les flots bleus qu’ont vus les Argonautes,
Chez un peuple sans nom, dans un obscur réduit,
Il naîtra, d’une Vierge, un enfant, à minuit,
Et cet enfant n’aura pour lit qu’un peu de paille.
Mais écoute!…
‘entends le monde qui tressaille,
Je vois des rois marcher sous les cieux en émoi ,
Ils cherchent cet enfant; car cet enfant est roi

— “Roi!” s’écria Tarquin; “que dis-tu, pauvre folle?
Où donc régnera-t-il?”

— “A Rome; au Capitole”

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