La République des Imbéciles

Le Parlement, c’est-à-dire le Sénat, dit « chambre haute » et l’Assemblée nationale, dite « chambre basse », les Ministères et bien sûr la Présidences sont le décor de la grande Comédie qui, depuis 1789, quand elle a eu sa « Première », est jouée sous nos yeux et pour nos yeux. Dans cette Comédie les acteurs sont nombreux : les Députées et les Sénateurs, les Président de la République, les Ministres, les partis politiques, ainsi qu’une nuée de bon monde se pressant autour de la ruche bourdonnante et se prenants pour plus important qu’ils ne le sont, nous gouvernent. Enfin, c’est ce qu’ils nous disent !
La République, la Démocratie, la Liberté, l’Égalité, toutes ces belles choses qui font la Qualité de notre vie, du moins c’est ce que l’on nous fait comprendre, sont les fruits de la Révolution… ou peut être seulement des leurres ; des leurres nés de l’incapacité des personnages ayant « fait » la Révolution d’imaginer que le Peuple ne voulait pas la tête du Roi sur un pique.
Ou bien ce pourrait-il que la bourgeoisie révolutionnaire ait eut d’autres objectifs, des objectifs plus lucratifs, que de faire ce que le Peuple désirait ?
Serait-il possible, qu’une fois de plus le Peuple à été trompé ?

En 1887, Gabriel Prévost, le futur auteur de « L’angoisse de nos temps (1896) » et du « Bonheur comme phénomène social (1907) », publia un opuscule mi-pamphlet et mi-essai, « La République des imbéciles, par un futur ministre » dans lequel il dénonçait la « loi du nombre » qui, érigée en garante de la démocratie, opprime en réalité le Peuple qu’elle prétend libérer et dont elle flatte l’apparence de souveraineté.

Avertissement !
Le texte étant écrit en 1887 il n’a pas de rapport direct avec la situation actuelle.
Enfin presque pas… à par peut être que les « Imbéciles » sont encore toujours au pouvoir !
Lisez !
Cela en vaut la peine !

LA REPUBLIQUE DES IMBECILES

PAR

UN FUTUR MINISTRE

Paris
Librairie Génlrale L. Sauvaitre
72, Boulevard Haussmann, 72

1887

IMPRIMERIE DE G. BALITOUT ET C°
7, rue Baillif, et rue de Valois, 18

UN MOT AVANT

— Futur ministre ?… Vous vous flattez.

— Y a-t-il vraiment de quoi ? Si nul ne peut affirmer qu’il le sera, personne ne peut jurer qu’il ne le sera pas. Au train dont vont les choses, il faut de la déveine pour ne pas voir sortir un jour sa nuance. Dix ministères existent aujourd’hui. On en créera peut-être douze. Mettons dix. En quinze ans, avec un changement de ministère par an, en moyenne, on a un total de cent cinquante ministres ; et quinze ans ne sont pas la vie d’un homme.

Est-ce à dire que, depuis quinze ans, on a vu se succéder autant de génies que de ministres ? L’assertion serait hasardée, n’est-ce pas ? Nous en avons vu d’illustres, qui n’ont pas eu le temps de justifier de leur célébrité ; de médiocres, qui ont constitué des cabinets incolores ; d’incapables, qui sont restés assez de temps pour faire des sottises.

Mettez-moi, à votre choix, dans une des deux dernières catégories, en notant, toutefois, que j’ai l’immense avantage de ne pas avoir été essayé.

Je constate un mal et je propose un remède, seule excuse pour se permettre la critique. Mais pour établir une réforme, il faut un moyen d’agir. A ce point de vue, la qualité de futur ministre me paraît à peine suffisante. On est ministre, en nos temps, comme ces voyageurs des pics alpestres, qui s’attachent les uns aux autres, pour ne pas tomber dans les abîmes. Cette solidarité, efficace pour repêcher les défaillants, est gênante au possible pour ceux qui veulent marcher à part.

— Président du Conseil alors ? Comme vous y allez !

— Est-ce si enviable ? Le poste m’inquiéterait plus qu’il ne me tente, par les difficultés qu’on y éprouve à y mettre en pratique les vérités qu’on a émises. Les plus audacieux y laissent leur audace, et se contentent de se cramponner à la Corse.

Somme toute, le titre de futur ministre n’engage pas à grand’ chose. Il donne seulement prétexte à attirer l’attention sur les idées qu’on exprime.

Or, ce qui suit est un cri de franchise, comme il est quelquefois utile d’en jeter, quand on aime sincèrement son pays.

En m’abstenant de signer, je livre les idées à la discussion sans influencer d’aucune sorte le jugement qu’on en portera, en bien ou en mal.

On fait œuvre égoïste en attirant le tapage sur ses idées ; on fait œuvre utile, en livrant à la discussion, même des utopies.

***

LA RÉPUBLIQUE DES IMBECILES

— « Nous sommes en République ! » -— Cette phrase répétée chaque matin, suffit pour combler d’aises une nuée de pauvres diables, qui se figurent naïvement que, puisqu’on est en République, le peuple va connaître des félicités jusqu’ici refusées à sa misère.

Avec quelle facilité, nous nous payons de mots ! République, Monarchie ne sont malheureusement que des mots, et de vieux mots, désignant d’assez vieilles choses. Le mot suffit. On nous prouverait, par les meilleurs arguments, qu’il y a des Monarchies qui sont des Républiques, et des Républiques qui sont des Monarchies ; on perdrait son temps. Demain, la République bâillonnerait toutes les libertés ; après-demain, la Monarchie les rendrait toutes ; on n’en serait pas moins convaincu qu’on était libre en République et qu’on est esclave en Monarchie. L’étiquette du sac passe avant la monture.

Au fond, il y a là un excellent sentiment qui rend la partie belle à tous les gouvernements désireux de se tirer d’affaire avec des apparences et des mots. Depuis un siècle, ils n’ont pas fait autre chose.

Il semblerait donc que, chez nous, établir une stabilité gouvernementale est le problème le plus facile à résoudre. Or, depuis 89, nous avons, en moins de cent ans, essayé et usé plus de Constitutions que tous les peuples de l’Europe, depuis le commencement de leur histoire : Monarchie légitime représentative, République, Convention, Directoire, Consulat, Empire, retour à la Monarchie légitime avec Parlement, Monarchie révolutionnaire, deuxième République, deuxième Empire, troisième République, etc.

Est-ce définitif cette fois ? d’aucuns le disent, sans le penser ; d’autres le pensent, sans en être bien sûrs.

La vérité est que, depuis cent ans, nous cherchons un gouvernement et que nous ne l’avons pas encore trouvé. Quand l’aurons-nous ? le jour où on aura sérieusement résolu le problème de l’organisation de la démocratie.

La Démocratie, organisée comme elle l’est est un abominable mensonge, sur lequel ne peut se greffer rien de sérieux ni de durable.

Jusqu’à 1789, il y a eu accord parfait entre l’Etat social et le régime politique établi. La noblesse réduite à un rôle de cour, le peuple qui ne comptait pas encore : tout s’absorbait dans la volonté d’un maître unique : « Si veut le roi ; si veut la loi. » On peut, suivant les points de vue, regretter ou haïr ce mécanisme peu compliqué. L’enfance et la jeunesse des peuples s’en contentent. En tout cas, il a connu peu d’opposition ; et la meilleure preuve de sa viabilité sont les douze siècles qu’il a vécu.

L’œuvre de la Révolution de 1789 a été fort mal comprise. Dire qu’elle a eu pour but de chasser à tout jamais les monarchies, en fondant la république, n’est bon à enseigner que par les instituteurs de village sollicitant les palmes académiques.

Son unique résultat, son résultat utile, a été uniquement le renversement de l’état social précédent. L’abbé Sieyès en avait conscience, en éditant sa fameuse sottise : « Le tiers état, qu’est-il ? Rien. —Que doit-il être ? Tout. » Pourquoi tout ? Uniquement parce que l’abbé Sieyès en était. On commençait déjà, comme on l’a fait depuis, à faire de la politique plus intéressée qu’intéressante.

La Révolution de 1789 n’a, en effet, rien fondé ; elle s’est bornée à détruire. Prévost-Paradol a eu parfaitement tort d’écrire en 1868 : « La Révolution française a fondé une société : elle cherche encore son gouvernement. » Si la Révolution française avait fondé une société, il y a beau temps que cette société eût trouvé son gouvernement, et nous n’en serions pas aujourd’hui à nous tenir, un pied en l’air, comme le génie de la Bastille, dans une position fort gênante pour l’équilibre.

Non, mille fois non, encore une fois, la Révolution française n’a rien fondé. Tous ses « immortels principes », bien étudiés, ne sont que des formules de négation.

L’un d’eux proclame : Tous les hommes sont libres. Traduisez qu’ils n’obéiront plus à leur seigneur et à leur curé. Mais de quelle façon seront-ils libres ?… Comment assurera-t-on leur liberté ?… De quelle façon fonctionnera-t-elle ? Pas un mot.

L’autre établit : Tous les hommes sont égaux. Traduisez que le seigneur n’aura pas plus de droits que son manant. Mais de quelle façon seront-ils égaux ?… Pas un mot.

Et en effet, pris naïvement au pied de la lettre, tous ces immortels principes ne seraient que de fastueuses inepties. Eh quoi ! Le sujet d’un despote, qui a trois cent mille livres de rente, n’est pas plus libre que le pauvre diable qui s’installe, tous les matins, au coin des rues, pour cirer des bottes. Les obstacles à la liberté nous enlacent, nous étreignent de toutes parts. Où commencé ma liberté ? où finit-elle ? La science même va jusqu’à nier notre libre arbitre !

Ces principes ont-ils été plus heureux du côté de l’égalité ? Toutes les républiques du monde n’empêcheront pas le gredin qui a fait fortune, de bénéficier d’un certain nombre de privilèges absolument refusés à celui qui est resté pauvre. Puis, il y a le talent, avec lequel il faut un peu compter. Il faut bien reconnaître un petit échelon de suprématie entre un savant illustre et un épicier électeur. — Je le vaux bien, s’écrie l’émanciper. — En quoi ? en poids ? en volume ?

Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que ni théories, ni moyens violents ne pourront jamais lutter contre des faits naturels que la science elle-même se borne à constater. Aller contre eux est aussi fou que de vouloir arriver par des raisonnements à arrêter la gravitation universelle. Liberté et égalité sont des négations, sous peine de ne rien signifier du tout.

Mais si la Révolution française avait fondé quelque chose, est-ce que, neuf ans après la mort de Louis XVI, la France aurait pu tomber sous la monocratie d’un Napoléon, despote plus absolu que tous les rois précédents ? Est-ce qu’aujourd’hui encore, après cent ans bientôt) nous nous trouverions dans un tel état d’instabilité qu’on se sent à la merci du premier intrigant qui saurait oser ? Est-ce qu’on éditerait toutes les folies qu’on édite, en vue de compléter une œuvre qui n’est même pas commencée ?

Nous avons, depuis 1789, des étiquettes, des emblèmes, des mots. Nous allons de provisoire en provisoire, d’expédients en expédients. Nous nous estimons heureux quand nous voyons dix-neuf ans s’écouler sans guerre civile ; mais de gouvernement, nous n’en avons pas l’ombre.

A défaut de gouvernement — nous définirons ce mot tout à l’heure — la France marche à grands pas, et sûrement, vers un cataclysme, que tout le monde pressent. Elle s’affaisse lentement comme un corps privé de vie. C’est pis que la décadence ; c’est l’effritement où s’anéantiront sa grandeur, son génie, sa richesse et peut-être son nom.

L’absence de gouvernement (ou d’état politique en accord avec l’état social) est nécessairement un régime précaire, entraînant avec lui toutes les conséquences fatales de la précarité.

La vie est suspendue. Toutes les crises sur lesquelles on s’amuse à faire des enquêtes, n’ont pas d’autres causes. L’arrêt du cœur, qui interrompt la circulation, engendre ce qu’on appelle les crises industrielles, agricoles, financières, commerciales. Qu’on nous cite donc un seul élément de la vie nationale qui ne soit pas en état de crise.

Un résultat contraire serait encore plus surprenant. Et, en effet, les conditions d’existence dans lesquelles se trouvent aujourd’hui les nations européennes, demandent, bien plus encore que jadis, la certitude et la garantie du lendemain, qui nous font totalement défaut.

La richesse est le produit de la circulation des valeurs ; mais, pour qu’il y ait circulation, il faut la confiance bien assise que, pendant vingt, trente ou quarante ans, aucun bouleversement politique ou social n’entraînera la diminution ou la perte totale de ces valeurs ! Or, qui répond aujourd’hui, non seulement de vingt ans, mais de dix ans, mais de cinq ?

Et l’on vient nous dire que la Révolution a trouvé sa consécration définitive dans la forme de gouvernement qui nous régit ! Allons donc !

Etant donné le point de notre histoire auquel nous sommes parvenus, est-il possible d’asseoir un gouvernement ? Nous le croyons. Mais, avant de le démontrer, il est nécessaire de bien connaître la maladie qui nous mine.

La France se meurt du despotisme le plus terrible dont puisse souffrir un peuple, la mauvaise organisation du gouvernement de tous par tous, autrement dit la fausse application de la loi du nombre.

La chute de l’ancien régime à enlever à l’autorité sa base dans l’autorité d’un seul homme. De là à chercher une nouvelle base dans le consentement de tous ou le suffrage universel, il n’y avait plus qu’une question d’étapes à parcourir. C’est chose faite chez nous.

Nous ne parlerons pas des pays étrangers, fort mal jugés, en général, où le courant est plus lent ou mieux endigué. Tous nos hommes d’État, un peu perspicaces, n’ont pas été longs à deviner l’avènement de la démocratie. Napoléon la préparait, lui-même, en faisant des princes avec des postillons, et Louis-Philippe, en essayant du suffrage restreint, à supposer qu’il eût fondé une dynastie, n’aurait pu empêcher ses descendants d’être aux prises avec le suffrage universel, sinon tel qu’il existe aujourd’hui, au moins avec son principe comme base de gouvernement,

Il faut, pourtant, avoir le courage de le dire, aucun gouvernement, pas même la République, n’est possible avec le suffrage universel tel qu’il se pratique aujourd’hui et que nous appelons, pour plus de rapidité, la loi du nombre. Cette loi du nombre, qui n’est pas d’hier, a été le signal de l’agonie des nations, et cette vieille machine des temps passés est un fléau pour le peuple lui-même, qui n’imagine pas le leurre et le danger de l’arme qu’on lui a mise entre les mains.

Pour mieux accentuer la dérision du rôle qu’on lui fait jouer, on l’intitule le Peuple Souverain. Acceptons un instant cette dénomination, qui n’a rien de républicain, et voyons en quoi consiste cette Souveraineté.

Elle consiste précisément, pour la collectivité régnante, à en faire un usage d’un jour, tous les quatre ou cinq ans, au moyen de morceaux de papiers déposés dans une urne, et à l’abdiquer ainsi périodiquement, entre les mains de mandataires, qui, une fois élus, deviennent des maîtres.

Rions-en un peu, la comédie est bouffonne.

Des fruits secs de toutes les carrières, des avortons de tous les métiers se promènent pendant un mois, de clubs en meetings, faisant outrageusement leur propre éloge, avec l’impudence de pitres à la foire. Tous ces Chaloupet, tous ces Duflambart et autres célébrités nationales, que Gambetta appelait des sous-vétérinaires, pour ne pas leur donner leur vrai nom : — Des ratés, — abandonnent presque toujours un cabinet d’avocat où il ne venait personne, un cabinet de consultation où ils ne traitaient pas un rhume, un comptoir sans clients, une caisse sans capitaux. Incapables de faire de bons clercs de notaires, ils se jugent dignes d’être élus députés, c’est-à-dire, comme le disait devant nous un député républicain, de devenir un des cinq ou six cents rois qui dirigent le pays.

Singuliers rois, mais enfin ! le poste est enviable, à en juger par les efforts qu’ils mettent à l’obtenir. Une fois nommés, ils ne se gênent guère pour repousser du pied tous ces tas d’électeurs qui les ont hissés sur le pavois !

Aussi, pour employer des noms en rapport avec ces vieilleries, Brutus promet à ses électeurs le pain à discrétion ; mais Cincinnatus s’engage à fournir les faisans truffés et les gâteaux. Gracchus demande la participation de l’ouvrier au capital ; mais Cinna s’offre pour anéantir le capital et le bourgeois par-dessus le marché. Scipion s’inscrit pour la séparation de l’Église et de l’État ; mais Glabrion, moins clérical, exige la transformation des églises en lupanars. Icinius veut la réforme des lois criminelles, mais Virginion met dans son programme l’abolition des délits politiques, avec récompense aux délinquants. Tribonien se déclare partisan de la magistrature élective ; mais Pomponius, moins réactionnaire, veut le remplacement des magistrats par les détenus.

Assaut de bourdes, qui n’engagent à rien. Le tour est joué.

Le plus blagueur l’emporte. Il lui est permis d’ignorer jusqu’à l’orthographe. Nous connaissons un pur de cette force.

Et après ?

Après, on attendra quatre ans pour nommer un autre pur, encore plus pur, qui, certainement cette fois, réalisera le progrès qu’on attend toujours et qui n’arrive jamais !

Pour l’instant, le candidat est élu. Que fera-t-il de ses promesses ? Ce qu’on fait d’un tremplin, quand on a sauté. On l’éloigné. Tous les Pomponius, Glabrion et compagnie savent bien comment on s’allège du fardeau des engagements. Chaque député a six cents camarades pour en partager le poids. Qu’il soit sincère ou non, la comédie sera la même. Rien ne coûte de lancer une proposition ; si elle est acceptable, elle passera par la force des choses ; si elle ne l’est pas, il aura conquis, en la lançant, la popularité, et de Belleville à Ménilmontant, on s’écrira : — Comme il a bien parlé !

Après tout, notre peuple athénien n’en demande peut, être pas davantage. On serait souvent tenté de croire qu’il en est de ses votes comme des fusées de feu d’artifice. Que la fusée porte haut, qu’elle fasse beaucoup de bruit en éclatant, il est content et il applaudit.

Que diable peut bien faire un homme avec le mandat indéfini et le plein pouvoir que lui confère le souverain in partibus !

Donnez-lui le génie de Newton, l’énergie de Bonaparte, la science de Pic de la Mirandole, l’honnêteté de Washington ; supposez-le universel et supérieur dans toutes les connaissances humaines ; dégagez-le par surcroît de toutes les passions personnelles ; c’est à peiné s’il sera à la hauteur du mandat général dont il est tenu de s’acquitter. Et voilà un monsieur quelconque, qui hier encore, était droguiste médiocre, photographe incompris, médecin sans malade, avocat sans client, ingénieur sans travaux, non-valeur de la société, échoué de la vie, qui devra faire des lois sur: les finances, l’agriculture, le commerce, l’instruction, l’armée, la marine, les chemins, de fer, la navigation, la propriété, la famille, la justice, la presse, la magistrature, les relations avec l’étranger, toutes choses résumant l’existence d’un peuple, auxquelles il n’entend rien ! Et l’on suppose que cet homme politique, qui n’est bon à rien, est bon pour conduire un peuple ! Et l’on s’imagine que la réunion de toutes ces nullités feront connaître aux électeurs des jours meilleurs que ceux de la monarchie ! Mais à Bicêtre ou à Charenton, on ne raisonnerait pas autrement !

L’élu s’est présenté pour la droite ou pour la gauche, Peu importe. Dans le premier cas, il a dit à ses électeurs que la République allait mal, dans le second, il a affirmé que la monarchie irait mieux. A-t-on seulement demandé à ces aimables pitres quels moyens ils emploieraient pour réaliser leur programme ? On s’en est gardé ; et heureusement ; leur embarras eût été atroce.

Le peuple peut bien s’amuser à tourner, pendant des milliers d’années, dans ce cercle aussi vicieux que récréatif ; il s’apercevra, trop tard, que la loi du nombre est encore le plus sûr expédient pour l’enfermer dans une cage d’écureuil, où il agit des jambes pour faire tourner sur place une roue dont l’axe est immobile.

Il est vrai que, par compensation, on lui fait accroire que la loi du nombre est le rempart de sa République

Admettons un instant, à cet égard, des événements possibles, sinon probables :

La République, qui a bien promis de n’attaquer personne, n’a pu jurer qu’elle ne serait pas attaquée. Un pays voisin nous déclare la guerre. Le général Grandsabre, après plusieurs victoires, est nommé général en chef de l’armée du Rhin. De succès en succès, il va signer à Berlin, au nom de la France, le traité qui nous rend l’Alsace et la Lorraine.

Aucune, force humaine n’empêchera un grand courant d’opinions de se manifester en faveur du général Grandsabre. L’honorable et vénéré citoyen Crapulot, à ce moment président de la République, aura beau faire appel aux « immortels principes » et frapper comme un Aristide le général victorieux ; quatre-vingt-cinq départements le porteront au Corps Législatif.

Encouragé par un pareil appui, Grandsabre sollicitera du suffrage universel la dictature ou la couronne, à son choix. Il l’aura. Ne criez pas à l’invraisemblance. Il n’y a pas dix-sept ans que le suffrage universel était monarchiste.

D’aucuns s’écrieront : — La voilà, la solution ! vive Grandsabre Ier ; et que ce soit fini, cette fois.

Malheureusement non ; rien ne serait fini. Le même suffrage universel qui aurait acclamé Grandsabre, recommencerait cinq ans après (ne serait-ce que pour se distraire) à lui envoyer à la Chambre des Chaloupet et des Duflambard, qui l’entameraient petit à petit. Dix ans après, ou il nous ramènerait à l’an 500 de notre histoire, ou il serait flanqué à la porte au profit d’une quatrième République. Et ce serait comme cela jusqu’à la consommation des siècles !

Nous avons vu récemment, dans l’établissement du scrutin de liste, un de ces beaux effets de la loi du nombre et de sa docilité à être menée par des mots.

Si une Chambre monarchique s’était avisée d’inventer ce croc-en-jambe, on se serait levé en masse d’un bout à l’autre de Paris. C’est la République qui faisait le cadeau ; ce sont les mandataires du peuple souverain qui installaient une nouvelle méthode pour lui faire dire oui ou non à volonté. Il a laissé faire. Il ne s’est pas enquis, un seul instant, si ce nouveau système, destiné à mieux mener le peuple souverain, était parfaitement respectueux de sa souveraineté. Donné par la République, le scrutin de liste ne pouvait être qu’un présent aimable. Au fond, il s’agissait de forcer le suffrage universel à jouer de nouveaux motifs. L’instrument a joué la Carmagnole et Vive Henri IV ! Qui sait si, demain, on ne lui fera pas jouer un cantique !…

La scène suivante suffira pour rendre notre pensée plus claire, relativement au scrutin de liste.

M. de Bois-Blanc, premier ministre de S. M. Fanfreluche XXII, mande à son cabinet le préfet d’un département.

— Eh bien ! monsieur le Préfet, où en sommes-nous pour les élections ?

. — La liste est dressée. Pas un nom hostile au Gouvernement.

Faute énorme, monsieur le Préfet : vous n’êtes pas sans avoir dans le département des personnalités opposantes.

~ — Hélas ! oui. Monsieur Bambochard, fils du concierge de la loge maçonnique, s’est fait un parti, en donnant des consultations médicales gratuites.

— Vous le mettrez sur notre liste.

— Vous n’y songez pas, monsieur le Ministre ; il a juré d’étrangler le dernier roi avec les boyaux du dernier des prêtres.

— Raison de plus. D’abord, on n’a pas toujours un de ces boyaux sous la main, et puis… vous connaissez mal le suffrage universel. Bambochard, une fois porté sur notre liste, est tué. Suivez-moi bien :

Le seul fait d’être porté sur notre liste va le rendre suspect à tous les « purs » du département. Il se peut qu’il proteste avec indignation contre son inscription. Il n’en restera pas moins acquis que nous l’acceptons. Nous supposons ici le cas le plus défavorable, le cas d’un Brutus incorruptible. (Ils sont fort rares:) Il reste sur notre liste et passe. Alors, c’est autre chose. Il est, sur la liste, comme un est à huit. Que, dans tous les départements, l’opposition soit dans la même proportion, la Chambre entière sera mathématiquement composée de sept adhérents contre un opposant. Nous avons une Chambre idéale, où la minorité servira de tête de turc pour essayer la force des ministres. Il n’y a pas de bonne Chambre sans cette tête de turc.

On objectera le récent scrutin où les ministres dirigeants n’ont rien dirigé du tout.

Mais non ; le meilleur instrument est mauvais, quand il est mal joué. N’ont-ils pas fait, les maladroits, des élections de combat ? Au lieu d’anéantir les opposants par une incorporation savante, ne se sont-ils pas simplement mis en lutte avec eux, en leur laissant l’intégralité de leurs forces. Spartacus de 85, vous auriez vu comment Gambetta se fût servi du scrutin de liste, et quels mamelouks il en eût fait sortir.

Pourtant, scrutin de liste, scrutin d’arrondissement diffèrent peu quant à leurs résultats définitifs. Il s’agit toujours de nommer des hommes pour une antique plaisanterie, toujours la même, parler pour ne rien dire et s’agiter pour ne rien faire.

On ne saurait trop s’étonner de ce fonctionnement de la loi du nombre, où des gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent, s’adressent à d’autres gens pour voir s’ils le sauront mieux qu’eux.

Ce peuple qui a des intérêts, des besoins précis, qui aurait tout à gagner à s’occuper de l’amélioration matérielle de ses affaires, se laisse, ici et là, catéchiser par deux ou trois commissionnaires en élection, qui détournent son attention sur les questions oiseuses, dont la solution, supposée possible, ne lui donnerait pas un morceau de pain à mettre en plus sous sa dent.

Ces farceurs ambitieux lui démontrent qu’il est très malheureux, démonstration facile, qui n’engage à rien. Cela fait, l’un lui affirme que c’est la faute au Sénat, l’autre que c’est la faute aux prêtres. Admettons le Sénat expulsé et les prêtres pendus.

Et après ? où sera le morceau de pain ?

Les électeurs ont fait de la politique, ce qui ne sert pas à grand-chose, et ils ont donné des mandats politiques, Ce qui ne sert à rien.

Eh parbleu ! soyez tranquille ; ils vous en feront de la politique, vos mandataires ; ils vous en feront tant que vous voudrez, plus que vous n’en voudrez.

‘ Ont-ils tort ? Pourquoi les blâmer ?

Après, tous vos élus fraternisent à la buvette de la Chambre, et les moyens ne leur manquent pas pour se débarrasser des solutions gênantes ; « Nomination d’enquête » pour constater, dans un rapport officiel, que la lune est toujours à sa place ; « renvoi aux commissions » autrement dit aux calendes grecques ; « prises en considération, » ils ne disent pas si c’est une considération Distinguée ; etc., etc., tout autant d’échappatoires pour payer les mandants en monnaie de singe. Et après ?

Les électeurs sont contents : ils sont en République !

Tout le monde est content, même les députés. Ce n’est pas que le mandat soit rétribué d’une façon énorme, bien qu’on en puisse vivre largement. Mais il y a les petits bénéfices qui sont considérables.

Un député ne discontinue pas d’être « honorable » vis-à-vis la loi et de ses électeurs, en spéculant à la Bourse, sur les nouvelles qu’on cache au vulgaire ; idem, s’il vend le patronage de son nom à une compagnie financière ou industrielle. Idem, s’il a crédit chez un agent de change, pour profiter d’une baisse qu’un de ses votes a fait naître. Le bénéficiaire de la loi du nombre a, comme les curés, le fixe et le casuel.

Il est donc naturel qu’il tienne à sa place et ne voie pas approcher, sans terreur, le moment de comparaître à nouveau devant son souverain, le peuple, qui a, parfois, ses caprices, comme tous les souverains.

Nos grands-pères de 89 – pas si bêtes – avaient décidé qu’aucun député d’une législature ne pourrait faire partie de celle qui la suivrait. La loi du nombre est plus… libérale. La réélection n’a pas de limites. Certains départements, bien endoctrinés, renomment les mêmes députes depuis la guerre de 70. Ils les renommeront sans s’occuper des événements, tant qu’il plaira à ces favoris d’être… nommés.

C’est l’exception enviée et enviable. Le plus grand nombre est inquiet devant la fatale question toujours suspendue sur sa tête : être ou ne pas être… réélu.

Soumis à la même incertitude menaçante, tous ces honorables se raccommodent à la buvette et se passent réciproquement la rhubarbe et le séné. Avant tout, chacun veut être réélu.

Alors se créent (avec l’argent des électeurs, cela va de soi), ces grandes et petites sinécures qui vident les caisses de l’Etat, au profit des commis-voyageurs électoraux : à toi, une recette ; à toi, de l’argent de poche ; à toi, une inspection des courants d’air… Une nuée de Robert-Macaires viennent mettre, à tout instant, le pistolet de la non-réélection sous la gorge du député, qui ne s’en tire pas toujours avec des bureaux de tabac ou des kilomètres de rubans rouges, verts, jaunes ou violets.

Notez qu’ils sont 584 pour cette besogne patriotique ; et l’on s’étonne, un beau jour, que l’Etat n’ait plus le sou !

Malheureusement, les sottises d’en haut, pareilles aux nuages, finissent toujours par se résoudre en pluie sur la tête de ceux qui sont en bas.

Les affaires, le travail, – pour mieux dire, le bien-être du plus grand nombre, se ressentent des dilapidations d’en haut. Dans la santé d’un Etat, comme dans celle d’un individu, tous les organes sont placés sous une étroite dépendance.

Chez nous, le cœur est atteint par l’arrêt de la circulation de l’argent. L’argent se cache ; l’argent a peur. Qu’il ait tort ou raison ; aucun moyen violent ne peut le déterminer à se montrer. Nos politiciens oseraient demain quelque attentat contre la fortune privée, qu’après-demain, nous aurions les assignats, et dans un mois, la banqueroute. L’argent aurait filé à l’étranger ou se cacherait davantage.

Qui donc, si ce n’est l’ouvrier, pâtirait le plus de la confiance perdue ?

On oublie trop le mot célèbre : « Faites-nous de bonne politique ; je vous ferai de bonnes finances ».

Mais nous répéterons à satiété qu’aucune politique n’est possible avec une démocratie mal organisée. Si nous laissons cette loi du nombre fonctionner comme un despotisme aveugle, nous arriverons à un état de crises permanentes où nous perdrons le peu qui nous reste de virilité et de force. Nous irons de la démagogie à César, de César à un roi, de ce roi à un dictateur, de ce dictateur à des intermèdes de République ; mais nous n’aurons jamais que des régimes de fait, qui sont la mort de la liberté et le signal de la fin d’un peuple.

La loi du nombre est à modifier en ce qui touche aux mandataires et en ce qui touche aux mandants.

Pourquoi, d’abord, donner aux élus un mandat général et vague, dont le tort est de se résoudre en tournois stériles ?

La Chambre actuelle compte 584 députés, qui, collectivement et individuellement, sont sans programme. Nous n’appellerons pas programme les deux ou trois phrases creuses qui ont servi de base à leur élection. Admettons que telle ou telle fraction obtienne des suffrages de la Chambre, l’adhésion aux idées qu’elle représente, en serons-nous plus avancés ? Aurons-nous fait un pas vers la stabilité gouvernementale ou l’amélioration des affaires ? Eh ! non. Peut-être au contraire.

Nos mandataires bavardent, discutent. Sans s’en douter, ils donneraient presque raison aux anarchistes, qui les suppriment théoriquement. Leur besogne actuelle est tellement stérile qu’on est soulagé par leur absence et qu’on ne s’apercevrait pas de leur disparition.

Tous les Français devraient être tenus, à titre d’instruction gratuite et obligatoire, d’assister, chacun à leur tour, à une séance de la Chambre. Ils en reviendraient corrigés de leur amour pour la loi du nombre.

Nous ne parlons pas des congés ou absences qui mettent, à tous moments, les délibérants en insuffisance. Nous supposons tous les mandataires zélés, consciencieux et présents.

Vienne sur le tapis une question d’intérêt matériel dont le contre-coup se fera sentir sur la fortune publique : traités de commerce, emprunts de cité, communications à établir ; un vote par assis et levé en fait justice. L’affaire est réglée en un clin d’œil.

Mais vienne une question qui mette en jeu des passions politiques, aussi palpitante, par exemple, qu’une interpellation à la Chambre à propos d’un rabbin juif qui a refusé de circoncire le fils d’un concierge dont le père est libre-penseur ; en avant les phrases à effets et les épithètes heureuses : — Voleurs, menteurs, assassins, calotins. Et les discours de marcher, et les répliques !…

La jolie besogne !…

Après, il reste huit jours pour voter un budget en déficit ; et il est probable qu’on attendra longtemps avant que le susdit budget verse le torrent de ses économies sur les électeurs en détresse.

Avouons-le donc une bonne fois, le parlementarisme, tel que nous le pratiquons encore, est une vieille routine qui n’a plus sa raison d’être. Inventée pour faire contrepoids à l’autorité royale, il s’expliquait sous la monarchie, où un discours reproduit par la presse, faisait hésiter le monarque devant une mesure arbitraire. Mais, en république, c’est le maintien des diligences après l’établissement des chemins de fer. C’est une mystification et une absurdité. Toutes ces parades oratoires, démodées et surannées, ne servent même plus la popularité des discoureurs.

Ils font de la politique. Qu’est-ce donc que la politique ? Recourons au dictionnaire : « La politique est la science du gouvernement.

Mais le gouvernement est-il un but ou un moyen ? Gouverne-t-on pour gouverner ?

On comprendrait, à la rigueur, l’art pour l’art ; mais le gouvernement pour le gouvernement, c’est idiot. Le pilote qui gouverne un bateau, part d’une station pour arriver à une autre. D’où partent et où nous mènent nos gouvernants ? Posez-leur la question. Vous pouvez être certain qu’ils ne le savent pas eux-mêmes.

Comme l’ont fait les régimes qui les ont précédés depuis 89, ils vivent au jour le jour, fort inquiets, parfois, de la marche d’un train, prêt à dérailler du haut d’un viaduc.

En attendant, ils s’enrichissent.

Étant donné un gouvernement basé sur la démocratie, le but à atteindre n’a, cependant, rien de nuageux.

Il s’agit de donner à tous, dans la mesure du possible, le moyen pratique d’arriver au mieux. Or, le parlementarisme actuel, avec son mandat général et mal défini, est le plus grand obstacle qu’on puisse opposer à ce but.

Faut-il en déduire la condamnation du suffrage universel ? S’il en était ainsi, nous serions perdus, car détruire le suffrage universel, c’est détruire la démocratie, et vouloir, en 1885, détruire la démocratie est une tâche aussi folle que de vouloir nous ramener aux armets du moyen âge.

Le suffrage universel doit rester. Son fonctionnement, seul doit changer. Le mandat doit être spécialisé, tant au point de vue du mandataire qu’au point de vue du mandant. En un mot, à la représentation collective et vague, il faut substituer la représentation précise des intérêts, réunis par groupes, et avoir une Chambre subdivisée en autant de Chambres que le comportent ces intérêts groupés.

A ceux qui se récrieraient de prime abord sur l’impossibilité de cette solution, nous répondrons par l’organisation même du conseil d’État, créé pour élaborer la loi, où la division en sections n’empêche pas l’unité de fonctionnement, et où certaines affaires sont traitées par telle ou telle section et telle ou telle chambre, tandis que d’autres sont soumises à toutes les sections et à toutes les chambres réunies. Nous pourrions ajouter la Cour des comptes et la Cour de cassation, où le même fractionnement existe, dans l’intérêt de la compétence des juges et de la rapidité des décisions.

Avec un maximum de douze groupes, il serait facile d’embrasser toute la vitalité du pays : travail manuel — travail intellectuel — industrie — commerce — finances — circulation sur terre ou sur mer — défense du territoire (guerre et marine) — instruction publique et cultes.

Au lieu de formuler eux-mêmes un programme plus ou moins alléchant, les élus de chaque groupe recevraient de leurs commettants la formule nette et détaillée des vœux et des intérêts de ces groupes. Les vingt ou trente membres investis de ce mandat auraient à suivre une route toute tracée, et pourraient alors, sans danger de divagations, rester en rapport constant avec leurs électeurs, pour toutes les communications utiles, propositions et pétitions. Le dernier but de leurs travaux serait l’établissement du budget spécial de leur groupe.

Avec un domaine en apparence plus restreint, leur tâche serait plus rude, mais, sûrement, elle ne serait pas perdue. Sans comparaison avec l’état actuel, les mandataires gagneraient leur argent. Serait-ce donc un grand mal que les farceurs soient remplacés par des hommes d’affaires, les bavards, par des hommes pratiques ?

Le mois de décembre de chaque année serait consacré à la discussion du budget.

Quand nous serons allégés de nos Robert-Macaires, cette discussion reprendra sa véritable importance. Pour les Etats comme pour les individus, tout se résume dans cette question : « Quel argent aurons-nous à dépenser ? » Vous faites des projets, vous avez les meilleures intentions du monde ; tout vient aboutir à la question des ressources disponibles.

Avec la subdivision par groupes, on ne marcherait plus à tâtons. En effet, chaque Chambre spéciale a passé l’année à élaborer le budget de son groupe. Le président et es secrétaires de cette chambre apportent à la réunion Hénière, composée des présidents et secrétaires des autres chambres, un travail complet basé sur la somme totale à répartir. Les discussions sont closes. Il ne reste plus qu’à réduire les chiffres partiels, de telle sorte que leur total ne dépasse pas les ressources budgétaires. Plus de virements, plus de valeurs factices. L’emploi des sommes votées devrait être, lui-même, spécialisé. Chaque ministre, simple distributeur des sommes afférentes à son groupe, ne serait pas libre, comme aujourd’hui, de faire des virements de crédit, et de reporter sur tel ou tel article les sommes votées pour tel autre. Il serait responsable, devant la chambre de son groupe, de toute désaffectation de crédit. Plus de fonds secrets, enfin. A la bouteille à l’encre se trouverait substituée une carafe d’eau de roche, où les électeurs verraient clair.

— Mais, va-t-on s’écrier, ce système est le retour aux corporations abolies ; c’est le rétablissement des castes. L’objection serait de mauvaise foi, car on ne choisissait pas sa corporation, ni sa caste, et l’électeur sera absolument libre dans le choix du groupe où il voudra voter.

Voulez-vous, contre toute vraisemblance, prendre le cas où l’électeur sera, tout à la fois, ingénieur, banquier et musicien. L’hypothèse est absurde. N’importe.

Il est sûr qu’il y a une de ces trois professions qui le fait vivre, à l’exclusion des autres. Ce sera donc celle-là qui le déterminera dans le choix de son groupe ; mais alors il apportera dans ce choix les deux qualités qui rendront son vote utile, tant pour lui que pour ses cointéressés : 1° la capacité, 2° l’intérêt.

L’intérêt sans la capacité, la capacité sans l’intérêt sont les deux causes qui font du suffrage universel actuel l’obstacle le plus fatal à la stabilité et au progrès ; car chaque électeur, écrasé par la loi du nombre, subit bon gré mal gré, le vote d’un autre électeur, aussi dépourvu que lui-même de capacité et d’intérêt, et se voit, en fin de compte, aux mains d’un mandataire insignifiant, qui piétine sur place, sans pouvoir faire mieux.

Un ouvrier maçon ou menuisier, sait parfaitement ce qui lui est utile, en tant qu’ouvrier. Ce n’est pas parce que cent mille ou cinquante mille rentiers auront voté à sa place qu’ils seront mieux éclairés que lui. Réciproquement, ce n’est pas parce qu’un million d’ouvriers se sont prononcés dans une question de finances ; qu’ils y ont vu plus clair que dix financiers. Cependant, par le mandat général, l’ouvrier se prononce implicitement dans les questions de finances et le financier dans les questions ouvrières. Que peut-il ressortir de pareils votes, si ce n’est la cacophonie dont nous sommes témoins !

On nous rebat les oreilles avec le suffrage libre et éclairé. Est-il libre aujourd’hui ? Est-il éclairé ? Que n’invente-t-on pas, étant donnée la loi du nombre, pour amener l’électeur à déposer dans l’urne le bulletin forcé ! Que de couleuvres patriotiques ne lui fait-on pas avaler, en les lui présentant comme des anguilles ! Que de vessies ne lui fait-on pas prendre pour des lanternes ! Et cela, notez-le bien, dans un camp comme dans l’autre, car, à droite et à gauche, les candidats se ressemblent. Ils courtisent le même roi, aveugle et sourd, le nombre.

Avec le vote par groupe, l’électeur choisira d’abord ses représentants parmi les siens, parce que ceux-là seuls seront à même de comprendre et de bien gérer ses affaires. Mais, en outre (à l’encontre de ce qui se passe aujourd’hui), il choisira les meilleurs, parce qu’il les connaîtra et que son intérêt sera de donner sa confiance au plus capable, à l’homme le mieux en mesure d’améliorer son état.

Aujourd’hui, la loi du nombre est facétieuse ; elle s’amuse. Le suffrage universel, encore enfant, fait des niches aux gouvernants, quels qu’ils soient. S’occuper si celui qu’il nomme fera mieux que les autres est le cadet de ses soucis. Il l’envoie à la Chambre, parce qu’il ennuiera le bourgeois, parce qu’il a fait rire dans les meetings, parce qu’il a un gilet rouge, parce qu’il a blagué un ministre impopulaire, parce qu’il a assommé un gardien de la paix, ou toute autre cause de même valeur.

Cette plaisanterie prendrait fin avec des candidats représentant des intérêts de groupes ; et la meilleure preuve, c’est qu’aujourd’hui déjà, vous ne voyez pas dans la nomination des syndicats, des choix grotesques comme dans celle de la députation. On ne plaisante plus, en effet, quand, au lieu de faire une niche au gouvernement, le vote qu’on émet doit augmenter ou diminuer la quantité de pain à manger.

Que de gens indifférents aujourd’hui ne se donnent même pas la peine de voter, par cet unique raisonnement : — Que m’importent Pierre ou Paul, Jacques ou Mathurin ?

Feront-ils mieux que les autres ? Nous rendront-ils plus heureux ?

Ne croyez pas que ces décourages du suffrage universel soient plus mauvais citoyens que d’autres. Non ; ils sentent intérieurement qu’ils font un métier de dupes ; et leur nombre, qui va croissant, peut arriver, dans l’avenir, à être l’abstention en masse.

Ne vous figurez pas non plus que ces indifférents sont tous des bourgeois. Beaucoup d’ouvriers commencent à comprendre que leur sort ne changera pas parce que tel ou tel député sera envoyé à la Chambre. Aucun ouvrier n’a obtenu jusqu’ici le mandat législatif. Mais supposez qu’il y en ait quatre-vingts ou cent qui l’obtiennent ; qu’iraient-ils faire dans cette galère, si ce n’est d’augmenter en pure perte, les nullités opposantes ?

Les choses en iraient tout autrement avec la représentation par groupes. Ainsi, dans la chambre des travailleurs manuels, il ne devrait y avoir, il n’y aurait très probablement que des ouvriers ; mais ces ouvriers seraient compétents, et l’on n’en saurait dire autant de leurs avocats du jour, qui connaissent l’ouvrier comme on connaît les sauvages, par les récits des voyageurs.

Moins de politique et plus de progrès ; c’est là ce que désirent la majorité des Français et ce que peut seule donner la représentation par groupes.

— Mais, dira-t-on, il est des cas où la politique s’impose à la collectivité.

Il n’en est qu’un dans notre état de civilisation actuelle : le cas de guerre.

Un pays libre et soucieux de sa liberté doit s’abstenir des guerres d’agression, dont le résultat le plus certain est de lui faire perdre à lui-même la liberté qu’il a voulu enlever aux autres. Mais, si l’on peut se jurer à soi-même qu’on n’attaquera pas, on ne peut jamais affirmer qu’on ne sera pas attaqué.

Que faire alors ?

En cette occurrence, nos aïeux les Gaulois consultaient les guerriers et comme ils l’étaient tous, c’était en définitive le suffrage universel.

En cas de guerre, tous les citoyens en âge de comprendre ont, pour se prononcer, la capacité et l’intérêt, car l’envahisseur ne s’attaque pas seulement à ceux qui portent les armes. Il menace, dans leurs biens et dans leur vie, tous les citoyens sans exception. Quand le pays est dans l’obligation de se défendre, le corps législatif délibère, toutes chambres réunies. C’est la voix de tous qui se fait entendre. Tous les intérêts partiels se fondent et se résument dans un intérêt unique : il n’y a plus de groupes ; il y a la patrie.

Une fois la démocratie véritablement fondée et organisée par la spécialisation du suffrage universel, on a éloigné pour toujours ces craintes de cataclysmes politiques, qui font brusquement verser un peuple dans l’anarchie ou le despotisme. L’ère des révolutions est réellement fermée par la substitution de la politique d’intérêt à la politique de discussion.

Dans un tel état, le pouvoir exécutif occuperait une place circonscrite, mais très importante.

Quoi qu’en pensent les utopistes, aucun droit n’existe s’il n’a pour lui la sanction de la force. Il ne suffit pas d’avoir donné à l’universalité des citoyens le moyen efficace d’améliorer leur situation. Qu’est-ce qu’un droit qu’on n’est pas certain de faire respecter ? Qu’est-ce qu’une loi qui n’est pas sûre d’être obéie ?

La liberté de la rue n’est assurée qu’à la condition que dix forcenés ne viendront pas en barrer le passage et démontrer au faible, à tour de bras, que la rue appartient au plus fort.

Il en est de même pour toutes les lois, civiles, pénales ou commerciales, qui ne peuvent être protectrices qu’avec sanction efficace.

Plus la loi sera confectionnée de façon à donner satisfaction au développement progressif de tous les intérêts, plus il faudra assurer sa rigoureuse exécution ;

Auguste Comte et ses élèves, qui n’étaient, ni des « cléricaux », ni des « réactionnaires », voulaient que le chef du pouvoir exécutif fût un militaire, habitué à donner des ordres sans réplique. Les positivistes raisonnaient juste, en investissant le gendarme de tous les moyens d’action nécessaires pour donner force aux décisions prises par les corps savants.

Avec une démocratie organisée de telle sorte qu’en définitive toute initiative et toute direction vient d’elle, il ne s’agit plus, pour le chef du pouvoir exécutif, de diriger les gens en leur lieu et place, en remplaçant leur volonté par sa volonté. Son rôle unique est d’exécuter leurs décisions, d’être le bras dont ils sont la tête. Par cette exécution, c’est leur cause qu’il défend, ce n’est plus la sienne. Dans ces conditions, il aurait les moyens d’action les plus formidables qu’on puisse imaginer, qu’il faudrait s’en féliciter, et y ajouter encore, si possible, sans craindre l’abus d’une autorité s’exerçant pour le bien de tous.

Quand un bon fonctionnement des forces sociales assure la liberté d’un pays ; quand, en un mot, sa constitution est d’accord avec son état social, on attache trop d’importance à la question de savoir quel sera le chef du Pouvoir exécutif. Sera-t-il électif, héréditaire, roi, empereur, consul, stathouder, président de République, dictateur ? Eh ! qui nous délivrera, une bonne fois, de toutes ces dénominations vieillies, qui représentent des choses plus vieilles encore que leur mot et qui sont prétextes à ne jamais s’entendre ! Le point important c’est que le Pouvoir, défini et restreint, de l’exécutif, soit entre les mains d’un seul homme, responsable devant les Chambres de l’ordre et du respect de leurs décisions,

En résumé, à une Chambre politique, unique, qui leurre le peuple, il faut substituer des Chambres d’affaires multiples, qui donnent satisfaction à ses intérêts. A ce prix, nous connaîtrons des lendemains ; à ce prix, la Révolution aura trouvé une solution pacifique ; la Démocratie verra s’ouvrir devant elle une ère indéfinie de progrès ; à ce prix, nous aurons une France.

Paris. — Imp. de G. Balitout et Ce, 7, rue Baillif.

***

Sources : Bibliothèque nationale de France
http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34036215k
Droits : domaine public

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 8-LB57-9243

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